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RÉACTIONS À LA ROBE BLANCHE


Bonjour Pol,

Permets-moi de te dire personnellement MERCI pour ta prestation et ton texte, le 3 juin, au Cercle.
J’étais assise au balcon, j’ai pu jaser un moment avec Jean-Jacques Lemêtre, assis à côté de moi.

J’étais avec un ami qui a été battu par un père alcoolique et violent quand il était petit; un père qui battait son épouse aussi.
Il a été très touché par ce qu’il a vu et écouté, nous en avons longuement parlé en marchant, sur notre retour à l’auberge. Il était secoué du fait que tu as prononcé ce texte à Québec, chantre du catholicisme.

Tu as donc frappé au coeur/le coeur du Québec, à Québec. Geste symboliquement très puissant d’ouverture : les ovations, les applaudissements, les BRAVOS témoignent de la réaction de l’auditoire, réaction réservée et timide au PARTERRE, mais qui a fini par venir, enfin. Bravo Pol!

Debout les Québécois-es! Émergeons enfin!
Disons, levons les peurs qu’on nous a instillées!
Debout!

Une petite fille de 3 ans, l’abbé Desjardins, ta mère qui le protège, et toute sa famille avec elle. Elle refoule sa fille dans le MAL, la méchante portera cette croix jusqu’au 3 juin 2011.
Pol, où était ton père Pelletier/le père à ce moment-là? Lui en as-tu parlé? Comment a-t-il réagi? Est-il resté passif? Ton texte n’en parle pas du tout. Que se serait-il passé pour la fille qui parle si le père l’avait entendue et protégée?

Et toute ta réflexion sur le Québec encore si catholique avec ses nouveaux curés, leurs mille et une servantes à bottine. Quelle vision juste!

Et quand tu casses la branche, Pol, tu ouvres la Voix/la Voie : extraordinaire!
Autre parole-geste puissante qui participe de la levée du refoulement de la parole des femmes depuis les événements de Polytechnique, 22 ans plus tard. Il est temps.

MERCI Pol. Chapeau!

Chantal,
revenue à Montréal,
et...qui n’en revient pas de ce grand moment d’histoire/d’Histoire.

PS : je crois qu’on a aussi eu très peur quand le fédéral a lâché la loi des mesures de guerre sur le Québec. On nous a mâtés pas à peu près en 1970. Levons ces peurs, condition sine qua non pour accéder à nos libérations.


Chère grande dame,

Le 18 mai dernier, j’étais à La Sala Rossa. Je ne vous avais jamais vue sur scène avant ce soir là. L’expérience que j’ai vécue fut exceptionnelle. J’ajouterais; prodigieuse, spirituelle, bouleversante. À la fin de ce très généreux extrait, de cette nouvelle œuvre intitulée La robe blanche, alors que les applaudissements fusaient dans l’air, j’étais profondément ému. Pour dire vrai, j’étais en amour avec vous. De ce rare et unique amour véritable qui offre la capacité de rire avec celui qui rit et de pleurer avec celui qui pleure. J’étais en symbiose avec vous madame Pelletier. Vous étiez si lumineuse sur cette modeste scène que toutes mes ténèbres en étaient éclairées. Je n’avais plus peur. Votre courage et votre triomphe étaient miens. Lorsque sur le trottoir, je marchais seul pour retourner à ma voiture, je pensais : Voici l’Art! Ces derniers mots soulèvent une question : Où est l’Art aujourd’hui? Votre immense talent nous oblige à répondre à cette question.

Cette nouvelle œuvre est visiblement la récompense de tant d’années de travail, de douleur et de contractions. Je souhaite garder précieusement ce que vous m’avez transmis ce soir-là. Je désire que cette flamme allume un grand feu en moi et que ce feu me pousse à chercher à devenir un être de plus en plus libéré. Que mon art puisse être fait le plus authentiquement possible en dépit des courants.

J’espère vous rencontrer un jour. Non pas sur le pouce, dans un lieu bruyant entouré de gens, mais seul à seul dans un endroit calme et paisible. Il est à savoir que dans l’ancien monde, les jeunes s’assoyaient au pied des sages pour recevoir leur sagesse. Une grande sage est parmi nous au Québec. Et plutôt que de la marginaliser nous devrions tous être à ses pieds.

Avec Amour,
BOème





TEXTE DE MAURICE ZUNDEL EN APPUI À LA MÉTHODE DOJO

Il existe un texte qui appuie et éclaire la Méthode Dojo : un texte de Maurice Zundel sur l’absence de l’être que Pol Pelletier endosse presque complètement. Ses années d’observation des artistes et maintenant du grand public la mène aux mêmes conclusions : il n’y a personne. Elle dénonce cependant dans ce texte l’usage horriblement machiste et patriarcal du mot « homme » pour décrire l’humanité.

En le lisant, chaque fois que le mot « homme » est utilisé, veuillez le remplacer par « humain ». Pol Pelletier veut faire savoir à Zundel et à toutes les personnes qui utilisent le mot « homme » pour décrire l’humanité qu’elle, femme, ne se sent pas concernée lorsque ce mot est prononcé. Le temps du mépris est terminé.


Pol Pelletier donne un nouveau titre à ce texte :

Il n’y a personne

 L’homme existe-t-il?

À regarder l’humanité, on peut se demander parfois s’il existe un homme véritable. Cette question hantait Zundel. Dans un discours haletant, magnifique, il crie son angoisse : il y a des instincts… il n’y a personne.

L’humanité de notre temps est un musée de cire. Nous voyons des groupes qui font des gestes, occupent des situations, tiennent des rôles mais il n’y a personne. Le monde est comme un grand cimetière, la maison des morts… il n’y a personne et c’est la grande tragédie de notre époque. Les figurines que nous voyons nous intéressent jusqu’au moment où nous voyons qu’elles ne sont pas vivantes, leurs gestes, leurs attitudes sont immobiles… il n’y a personne.

Autour des tapis verts, il y a des intérêts et des affaires à défendre, il y a des instincts, des impulsions, des besoins physiques, des revendications de groupes, d’individus, mais… il n’y a personne. Les hommes qui y discutent ne sont pas des hommes, ils sont des groupes, des fonctions, ils n’ont pas de mandat humain, ils ne sont que des délégués d’intérêts, de groupes d’instincts collectifs, mais il n’y a personne et la paix ne peut sortir de là…les instincts ne peuvent que suivre leur impulsion; ils se mesurent, ils rusent, ils se menacent jusqu’à ce que l’un d’entre eux l’emporte et que les masques tombent… il n’y a personne…

Il n’y a personne derrière le déroulement des conversations, on digère, on rumine, on colporte n’importe quoi… il n’y a personne que des amours-propres, des schématismes, de la vanité blessée, de la jalousie, de l’ambition, mais c’est toujours le même jeu impersonnel… une formidable absence… Cela ne signifie pourtant pas que l’humanité ne soit pas intéressante, cela signifie qu’elle n’existe pas encore. L’humanité n’est pas encore née.

On demande à un ouvrier, à un employé des gestes automatiques qui excluent sa présence totale, travail à la chaîne… on n’a que faire de sa présence; pourtant, chacun se sent appelé à donner cette présence totale… les gestes humains de travail sont des gestes de choses… il n’y a personne.

Parce qu’il appartient à un groupe, à une race ou à une couleur, un homme peut être détruit… il n’y a personne.

La religion aussi est devenue un déterminisme, un parti comme les autres, même entre les théologiens de diverses écoles… il n’y a personne.

Tant que l’homme n’est pas né, ne s’est pas libéré de ses limites d’individu, d’âge, de race ou de confession quelles qu’elles soient, tout ce qu’il fait, que ce soit de la théologie, de la législation ou autre chose, tout ce qu’il fait, en lui, se change en instinct, parce que sa racine est un instinct, une impulsion cosmique.

Chacun de nous est d’abord un « hasard »… né tel jour, de tels parents, dans tel milieu, de tels éléments organiques. Nous ne sommes pas encore un engagement, nous sommes appelés à le devenir, à devenir une création… nous devons nous libérer de ce « hasard ».

Un être qui n’est pas libre fait tout en servitude, tout lui servira à affirmer ce « hasard », ce moi qui est un « hasard », qui n’est pas nous, qui nous est imposé et que nous subissons… il n’y a personne… une grande absence.

L’homme n’est pas, comme on l’a dit, un ange déchu; c’est un animal qui est appelé à naître à son humanité. Il a ses racines dans le sol, dans l’humus (homme vient de humus), il doit aspirer les forces de la nature pour les faire monter vers le ciel et vers l’amour.

Nous sommes une procession d’instincts, nous sommes tous des barbares, nous ne sommes pas nés, nous sommes appelés à nous libérer de nos servitudes, c’est pour cela que nous ne devons pas être sévères… on ne peut que comprendre l’humanité qui n’est pas née.

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HOMMAGES À LA FÉMINISTE MARIE-ANDRÉE BERTRAND (1925 - 2011)

 

MORTE AU CHAMP DE BATAILLE

J’étais assise à la même table que Marie-Andrée Bertrand vendredi soir le 4 mars 2011 pendant une table-ronde intitulée « Féministes d’hier et d’aujourd’hui », à l’UQAM, dans la Salle des boiseries. Cette salle est  recouverte de vitraux représentant des prêtres.  Grâce à la présence de Marie-Andrée, nous pouvions voir, avec gratitude,  que les curés ne sont pas les seuls à avoir marqué l’histoire du Québec. Marie-Andrée, 85 ans, était une grande féministe, une grande intellectuelle, une criminologue, une professeure émérite, et une psychanalyste. Comme toujours, elle était brillante et provocante. Elle était en train de mourir, devant nos yeux. Nous ne le savions pas.  Son cerveau saignait.  Et elle continuait de parler avec une rigueur sans faille. J’ai vu, littéralement, une femme mourir debout.
 

Un trésor national.

Dans les années 70, 80, nous, les féministes de l’époque, étions très interpellées par ses analyses du rapport entre femmes et crime, femmes et violence. Elle disait : «contrairement aux hommes criminels, les femmes retournent le plus souvent leur violence contre elles-mêmes.»

Elle est tombée alors qu’elle marchait seule dans la rue après la table ronde, en brave soldate qu’elle était. Une hémorragie cérébrale a entraîné le coma. Elle est morte au petit matin dimanche le 6 mars 2011. Elle nous aura inspirées jusqu’à la fin.

Je suis honorée d’être une des dernières personnes à qui elle ait parlé.

Les derniers mots que j’ai entendus d’elle :

« Les femmes réfléchissent mieux que les hommes. Car on a découvert qu’une femme pouvait voir, sentir, et penser, en même temps, ce qu’un homme ne peut pas faire. »

Ses yeux pétillaient.

Sa mort me rappelle cruellement à quel point nous ne savons pas honorer, célébrer, remercier les femmes qui nous font avancer, de leur vivant. Et que la mort vient toujours trop vite.

J’ai une grosse peine.

Je suis choquée du peu d’écho que sa mort a causé dans les médias. Et que le seul article que j’aie vu ne parle pas de son féminisme.

Marie-Andrée, ton dernier regard, si intelligent, si chaleureux, ouvert totalement à l’autre.

Ton dernier regard dans mon cœur pour toujours. - Pol


Paru dans Le Devoir, 11 mars 2011

 Je reproduis ici également un merveilleux texte que deux jeunes femmes ont rédigé pour pallier au fait qu’il n’ait pas été question du féminisme de Marie-Andrée Bertrand dans les médias.

Nous avons grandement besoin que les femmes plus jeunes aiment les femmes qui les ont précédées et qu’elles connaissent leurs pensées et leurs actions. Sinon, nous repartirons toujours de zéro. Merci les filles.

Le fait qu'on s'obstine dans les médias à ne parler que des positions de Marie-Andrée sur la drogue et à occulter son féminisme me semble très révélateur. La drogue concerne les hommes surtout, c'est donc considéré un sujet important, digne d'être souligné. Le féminisme concerne les femmes, ce n'est donc pas important, et surtout c'est dangereux. Parler de drogue, c'est parler de la souffrance des hommes et proposer des solutions. C'est noble. Parler de féminisme, c'est avouer que les femmes souffrent et qu'il faut faire quelque chose. C'est trop confrontant. Le mot féminisme va chercher ce qui est le plus secret chez les hommes et les femmes: les émotions, la vie privée, tout ce qu'on cache. Le féminin.

Il est important de faire voir que Marie-Andrée Bertrand a été une précurseure en criminologie justement PARCE QU'elle était féministe. Le féminisme lutte pour une société plus juste; il implique un regard large, généreux, aigu, sur le monde, et une capacité à voir et à proposer des solutions avant-gardistes. Les féministes s'intéressent au mieux-être de la société en général, ce qui fait que Marie-Andrée s'est engagée dans la question de la drogue. Aux États-Unis, ce sont des femmes qui ont lutté pour l'abolition de l'esclavage. C'est le féminisme de Marie-Andrée Bertrand, c'est à dire sa sensibilité à la souffrance des opprimé.e.s, qui lui donne le courage et la vision de défendre des idées neuves.

Je suggère que l’Université de Montréal, où enseignait Marie-Andrée, créé un grand vitrail représentant cette grande dame. – Pol

 

UN DÉCÈS SYMBOLIQUE

Par Léa Clermont-Dion, Étudiante, photographe et reporter et  Caroline Morin, Recherchiste et chroniqueuse à Radio-Canada

 Marie-Andrée Bertrand s'est éteinte en transmettant le flambeau. Le flambeau d'une cause qui lui était chère, celle du combat féministe, qu'elle a mené pendant une soixantaine d'années. Première femme lauréate d'un doctorat en criminologie à l'Université de Californie, Berkeley, elle s'illustra aussi par sa contribution à la commission Le Dain en 1973, alors qu'elle ne préconisait rien de moins qu'une légalisation complète de la possession et de l'usage des drogues à des fins non médicales.

Sa réputation comme criminologue n'est plus à faire, mais n'oublions pas qu'elle a été aussi une pionnière, s'affichant comme féministe, déjà, dans les années soixante. C'est à ce titre que nous l'avions conviée lors d'une rencontre inter-générationnelle entre féministes le 4 mars dernier à l'UQAM. Pétillante et généreuse, madame Bertrand a parlé aux jeunes générations avec cette précision et cette rigueur qu'on lui a reconnues tout au long de son existence. Elle ne faisait pas ses 85 ans. Elle annonçait encore de belles années de lucidité. Même à la fin de sa vie, Marie-Andrée Bertrand a été une avant-gardiste.

Équité pour les femmes

À la fin de la conférence, Marie-Andrée a échangé quelques mots avec nous. Elle nous a parlé de l'intérêt qu'elle portait à travailler en collaboration avec de jeunes chercheurs et des toxicomanes, ainsi que de son ouvrage en cours sur le féminisme québécois depuis 1980. Des pénitenciers d'Amérique du Sud à ceux du Canada (pour sa recherche sur les prisons de femmes), Marie-Andrée Bertrand a mené une existence au cours de laquelle elle n'a jamais cessé de remettre en question notre société, dans le but de l'améliorer. Il faut citer en exemple ses recherches pour une plus grande équité pour les femmes en matière de droit pénal.

Aux premières loges de ses derniers enseignements, nous retenons de ses propos, notamment, sa volonté de faire découvrir aux plus jeunes l'histoire des femmes et de leurs luttes, au Québec et ailleurs. Également psychanalyste, elle nous a aussi légué cette leçon vendredi: au-delà de toutes les batailles communes, c'est à chaque femme qu'incombe la responsabilité de se donner les moyens de sa propre liberté...

Reprendre son flambeau

Aurions-nous douté qu'une actrice importance de cette histoire allait s'éteindre peu après cette table ronde? Prête à travailler, à analyser, à devenir encore une fois une mentore, elle nous a quittées, un peu fatiguée. Nous ne nous doutions pas que ce départ allait être un adieu; mais c'est un adieu symbolique qu'elle nous a lancé vendredi, en faisant ce qu'elle a toujours su faire. Elle est décédée en battante et en transmettant généreusement son enseignement.

Témoins de ses derniers moments de vie, nous avons voulu lui rendre cet hommage et lui dire que nous essaierons, tant bien que mal, de reprendre son flambeau, d'être nous aussi des battantes, de porter fièrement l'héritage des féministes qui nous ont précédées et de le faire fructifier vers une société toujours plus égalitaire. Merci Marie-Andrée!

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